« Scenarii » : l’erreur qui trahit un rapport mal relu

Je vais trancher tout de suite, parce que c’est exactement ce qu’on attend quand on tape ce mot dans un moteur de recherche à onze heures du soir, juste avant d’envoyer un document : on écrit des scénarios, avec un accent aigu et un s final. Ni « scenarii », ni « scenari » ne sont la forme recommandée en français. Je le vérifie moi-même régulièrement, parce que ce mot revient sans arrêt dans mon métier de conseil en stratégie.

La règle depuis 1990 : « scénario » prend un s au pluriel, comme les autres mots francisés

Les rectifications orthographiques de 1990 ont posé un principe simple pour les mots d’origine étrangère terminés par une voyelle : une fois entrés dans l’usage courant du français, ils suivent les règles françaises d’accentuation et d’accord, et non plus celles de leur langue d’origine. « Scenario » est ainsi devenu « scénario », avec un accent qui reflète la prononciation réelle du mot en français. Et son pluriel se forme comme celui de n’importe quel nom terminé par -o dans notre langue : on ajoute un s. C’est exactement le même mécanisme que pour un piano, qui devient des pianos, ou qu’un imprésario, qui devient des imprésarios. Il n’y a pas de traitement spécial à réserver à « scénario » sous prétexte qu’il vient d’ailleurs.

Ce que ça change concrètement dans un texte

Dans la pratique, cela veut dire qu’un document professionnel, un mail, un mémoire ou un article de blog doit contenir « nous avons envisagé trois scénarios », jamais « trois scenarii » ni « trois scenari ». C’est la forme neutre, celle qui ne pose aucune question au lecteur et qui correspond à la norme actuelle du français.

D’où vient ce mot, et pourquoi autant d’hésitation autour de son pluriel ?

Le mot descend de l’italien scena, « la scène », et il est entré dans la langue française vers la fin du dix-huitième siècle pour désigner le déroulement prévu d’une pièce, puis, plus tard, d’un film. Pendant longtemps, on l’a écrit en italique dans les textes soignés, précisément parce qu’il gardait le statut de mot étranger non assimilé. C’est cette mémoire d’un mot « importé » qui explique, encore aujourd’hui, l’envie de lui appliquer un pluriel qui sonne italien plutôt qu’un simple s bien français. Le problème, c’est que cette envie mène le plus souvent à une forme qui n’est ni l’une ni l’autre.

« Scenarii » n’existe nulle part : ni en italien, ni en français

C’est le point que je trouve le plus utile à expliquer, parce qu’il désamorce vraiment le doute. En italien, le pluriel authentique de scenario est scenari : un seul i, sans accent, sans s. C’est la règle normale des noms italiens en -o, qui basculent en -i au pluriel, comme tifoso devient tifosi. « Scenarii », avec ses deux i, n’est donc pas la forme italienne. Il suffit de passer le mot à la loupe pour comprendre où se niche le problème : cette orthographe additionne un pluriel italien (le i final) à une marque supplémentaire qui n’a de sens dans aucune des deux langues, comme si on hésitait entre deux grammaires et qu’on avait fini par cocher les deux cases en même temps. Le résultat n’est correct nulle part : ni assez italien pour être fidèle à la langue d’origine, ni assez français pour respecter la règle de 1990. C’est une forme hybride, construite par analogie avec d’autres pluriels savants en -ii, mais qui ne repose sur aucune règle réelle.

Ce que j’observe dans les documents stratégiques de mes clients romands

Dans mon travail, le mot « scénario » revient presque à chaque mission : quand j’accompagne une PME de la région lausannoise sur sa planification stratégique, je construis avec elle plusieurs scénarios d’évolution, souvent trois, un pessimiste, un central, un optimiste, pour éclairer une décision d’investissement ou une réorganisation. Et j’ai vu, à plusieurs reprises, des documents internes ou des présentations de comité de direction employer « scenarii », en particulier dans des entreprises actives à l’international ou dans la finance, où l’on pense parfois qu’une forme qui sonne étrangère renforce le sérieux du propos. C’est l’effet inverse qui se produit : un rapport destiné à un conseil d’administration ou à des partenaires bancaires se doit d’être irréprochable sur la forme, justement parce que c’est sur cette rigueur qu’on juge la rigueur du fond. Une coquille de ce type, répétée sur plusieurs pages, finit par se voir autant qu’une erreur de chiffre.

Trois repères pour ne plus hésiter

Pour fixer durablement la règle, je m’appuie sur quelques repères simples, que je donne volontiers aux collaborateurs qui rédigent des livrables avec moi.

  • Le réflexe le plus fiable reste l’analogie avec d’autres mots italiens francisés : piano donne des pianos, spaghetti donne des spaghettis, scénario donne des scénarios.
  • « Scénaris », sans le o, n’existe pas non plus : c’est une confusion distincte, à ne pas mélanger avec le débat scenarii/scénarios.
  • La forme « scenari », correcte en italien, garde un sens seulement si l’on écrit réellement en italien ou que l’on cite un titre italien ; en français courant, elle paraît aussi déplacée que « scenarii ».

On croise encore « scenarii » dans certains textes de presse ou dans des milieux académiques, portée par l’habitude plus que par la règle. Ce n’est pas une raison de la reprendre dans ses propres écrits : la forme recommandée, la seule qui suit la norme actuelle du français, reste « des scénarios ».