Le mot « acculturation » revient souvent dans un contexte flou : on l’emploie pour parler d’un migrant qui s’adapte, d’une entreprise rachetée qui change de culture interne, ou d’une mode qui traverse les continents. Le sens scientifique du terme est plus précis, plus ancien, et surtout plus discuté qu’il n’y paraît. Voici ce que recouvre réellement ce concept, d’où il vient, et pourquoi certains chercheurs s’en méfient aujourd’hui.
La définition qui fait référence depuis 1936
L’acculturation désigne l’ensemble des phénomènes qui résultent d’un contact continu et direct entre deux groupes culturels différents, contact qui provoque des transformations dans les modèles culturels originaux de l’un des groupes, voire des deux. Cette formulation n’est pas de moi : elle reprend, presque mot pour mot, la définition adoptée en 1936 lors du mémorandum du Social Science Research Council, rédigé par les anthropologues Robert Redfield, Ralph Linton et Melville Herskovits. C’est ce texte qui a fixé le vocabulaire encore utilisé aujourd’hui dans les sciences sociales.

Ce qui distingue l’acculturation d’un simple emprunt culturel ponctuel, c’est justement cette notion de contact « continu et direct ». On ne parle pas d’un objet ou d’une mode qui circule à distance, mais d’une cohabitation réelle entre groupes, sur une durée suffisante pour que les pratiques, les croyances ou les usages se transforment durablement.
Un phénomène collectif, pas seulement individuel
Dans son acception première, l’acculturation concerne des groupes entiers, pas seulement des trajectoires personnelles. C’est une nuance que j’ai dû rappeler plusieurs fois à des clients romands qui me parlaient d’un collaborateur « en cours d’acculturation » dans une nouvelle équipe : le terme, au sens strict, décrit un processus collectif et culturel, même si des usages plus récents en psychologie l’appliquent aussi à l’échelle individuelle.
D’où vient ce mot, et pourquoi tant de pays l’utilisent différemment
Le terme apparaît pour la première fois en 1880, sous la plume de l’anthropologue américain John Wesley Powell. Il faudra attendre plus d’un demi-siècle et la généralisation des grands mouvements de population de la fin du XIXe siècle pour que le concept soit vraiment théorisé et repris par l’école culturaliste américaine, celle qui s’est intéressée aux liens entre culture et personnalité.

Herskovits précisera encore la définition en 1938, insistant sur ce contact continu et direct comme condition nécessaire du phénomène. Le concept se diffuse ensuite largement dans les années 1950 et 1960, porté par l’étude des colonisations, des décolonisations et des grandes vagues migratoires. Mais l’histoire du mot n’est pas figée pour autant : dès 1974, l’historien Nathan Wachtel juge la notion trop générale pour un usage rigoureux en histoire, et en 1997 l’ouvrage « Pour une histoire culturelle » la marginalise déjà au profit d’autres approches. Le mot a donc connu son âge d’or, puis une phase de doute, avant de revenir dans le débat public sous des formes renouvelées.
Les quatre formes d’acculturation selon Berry
Le psychologue John W. Berry a proposé le modèle le plus utilisé aujourd’hui pour décrire la manière dont un individu ou un groupe se positionne face à une culture qui n’est pas la sienne. Il distingue quatre stratégies, selon que la personne cherche ou non à conserver sa culture d’origine, et selon qu’elle cherche ou non à s’ouvrir à la culture du groupe d’accueil.
L’assimilation correspond à l’abandon progressif des repères culturels d’origine au profit de la culture dominante. L’intégration, à l’inverse, permet de conserver sa culture d’origine tout en adoptant certains éléments de la culture d’accueil : c’est la stratégie la plus souvent présentée comme la plus équilibrée. La ségrégation désigne un maintien strict de la culture d’origine, sans adhésion à la culture dominante, parfois par choix, parfois par exclusion. La marginalisation, enfin, correspond à une situation où l’individu perd le lien avec sa culture d’origine sans parvenir à s’ancrer dans la nouvelle : c’est la configuration la plus fragilisante, souvent associée à un sentiment de décalage culturel durable.
Pourquoi ce modèle intéresse aussi le monde de l’entreprise
J’ai observé chez mes clients romands, notamment lors de fusions entre PME de cultures d’entreprise très différentes, des dynamiques qui rappellent directement ce schéma. Une équipe rachetée qui garde ses rituels tout en adoptant les outils du nouveau groupe vit une forme d’intégration ; une équipe qui perd ses repères sans jamais s’approprier la nouvelle culture d’entreprise se retrouve, elle, dans une configuration proche de la marginalisation décrite par Berry. Le parallèle a ses limites, mais il aide à nommer un malaise que les collaborateurs peinent souvent à formuler eux-mêmes.
Contact réciproque ou domination : la nuance qui change tout
Un point mérite d’être clarifié, car il change complètement la lecture du phénomène : l’acculturation peut être bilatérale ou unilatérale. Dans le premier cas, les deux groupes en contact se transforment mutuellement, chacun empruntant à l’autre. Dans le second, un seul groupe se transforme, sous l’effet d’un rapport de force favorable à l’autre. C’est cette seconde configuration qui a nourri l’essentiel des critiques adressées au concept, en particulier dans les contextes de colonisation, où l’acculturation servait souvent de justification scientifique à une entreprise de domination culturelle.
Sur le terrain du conseil, je retrouve une image utile pour expliquer cette asymétrie à des dirigeants peu familiers du vocabulaire académique : celle du sillon. Un sillon tracé une première fois dans un champ oriente durablement l’écoulement de l’eau et le passage des outils qui suivront ; les cultures suivantes s’y engouffrent presque naturellement, sans qu’on ait besoin de retracer le chemin. Une acculturation unilatérale fonctionne de la même manière : le premier passage, souvent imposé par le groupe dominant, creuse une trajectoire que les échanges suivants ont ensuite tendance à emprunter par défaut, renforçant le déséquilibre initial plutôt que de le corriger. Comprendre cela permet de repérer, dans un contexte professionnel comme dans un contexte migratoire, si l’on est face à un vrai dialogue culturel ou face à un sillon déjà creusé par un rapport de force antérieur.
Les critiques du concept et les notions à ne pas confondre
Le concept d’acculturation a fait l’objet de critiques sérieuses à partir des années 1980. En 1984, la chercheuse Ana Vásquez-Bronfman pointe sa charge idéologique implicite, héritée d’un contexte colonial où le sens du changement culturel allait presque toujours du groupe dominé vers le groupe dominant. D’autres auteurs, comme Claude Clanet, ont proposé des notions alternatives jugées plus neutres, notamment celle d’interculturation, qui met l’accent sur la réciprocité des échanges plutôt que sur un sens de transformation unique. Sélim Abou, avec son travail de référence de 1981 sur les situations d’acculturation, a lui aussi contribué à affiner l’analyse des rapports de force à l’œuvre dans ces contacts culturels.
Le champ lexical qui entoure l’acculturation gagne à être distingué avec soin. L’enculturation désigne l’apprentissage de sa propre culture durant l’enfance, un processus distinct de l’acculturation qui, elle, suppose un contact avec une culture extérieure, généralement à l’âge adulte ou en tout cas après une première socialisation. La déculturation correspond à la perte des repères culturels d’origine sans compensation par de nouveaux repères. La transculturation, notion proposée par l’anthropologue Fernando Ortiz, décrit un processus où les deux cultures en présence se transforment en profondeur pour donner naissance à des formes hybrides, plutôt qu’une simple absorption d’un groupe par l’autre.
Le concept reste étudié dans plusieurs disciplines qui ne lui donnent pas exactement le même sens : l’anthropologie l’a forgé pour décrire les contacts entre sociétés, la sociologie l’utilise pour analyser l’intégration des groupes migrants, la psychologie s’en sert pour comprendre les trajectoires individuelles via le modèle de Berry, et l’histoire l’a repris, non sans débat, pour interroger les phénomènes coloniaux et post-coloniaux. Garder à l’esprit cette pluralité disciplinaire évite bien des confusions lorsqu’on rencontre le mot dans des contextes très différents.